A COEUR OUVERT SUR ACCORD OUVERT
Même si mon nom vient d’un patronyme plus répandu, Bensoussan, qu’on retrouve principalement parmi la communauté Juive du Maroc et d’Algérie, il s’écrit et se prononce différemment: Ben-çu-zan; par contre il a la même signification, Fils du Lys. J’ai souvent entendu mes parents expliquer qu’un employé de l’état civil à Oran s’était trompé sur l’ortographe. Je le remercie car, ayant un souci d’orthophonie avec les sifflantes, je trouve Ben-çu-zan un petit peu plus facile à prononcer. Au fait, c’est José Arthur, lors d’un Pop Club, qui m’a fait remarquer qu’il était téméraire d’entreprendre une carrière dans la chanson avec un cheveu sur la langue. La vérité est qu’il a raison et pourtant je suis convaincu que tout défaut est bon à prendre. Pour en revenir au nom, vous verrez plus tard que je n’étais pas fier de m’entendre souvent appeler Ben-sous-san, ça faisait trop étranger, différent; Bensusan me semblait plus passe-partout, presque français.
Issu d’ancêtres sepharado-espagnolo-algéro-marocino-anglo-persan-alsaciens, je suis né le 30 Octobre 1957 à Oran – dans les bas d’Oran, et non dans des hauts… Mon premier prénom est Marcel – comme cet oncle que je n’ai jamais connu – donner le nom d’un mort à un nouveau né, c’est étrange, non ? – mais à l’âge de 12 ans, j’ai demandé à ma famille et mon entourage de m’appeler par mon deuxième prénom, à cause du "chauffe Marcel !" de Brel. Quand Marcel Azzola a su, longtemps plus tard, qu’il était, en quelque sorte, la cause de mon changement d’identité, il a été très compréhensif. Voilà une belle rencontre: j’avais un bandoneon chromatique Alfred Arnold à vendre, celui-là même que j’avais offert à mon père pour sa retraite. J’habitais à Paris, Rue Cardinet, Richard Galliano était venu le voir et l’essayer, il aimait beaucoup la main gauche mais trouvait la main droite pas assez… chantante. Au tour de Marcel Azzola qui est aussi collectionneur de bandos et d’accordéons: il aimait beaucoup mon bando et trouvait dommage qu’il finisse derrière une vitrine. C’est à cette occasion qu’il me dît qu’il connait mon premier album car sa fille l’écoute souvent… Enfin, avant de refermer le tiroir du bando, c’est le cousin d’Alan Stivell, qui en a été l’acquéreur. J’ai eu aussi un autre bando diatonique qui est maintenant dans les mains de Michel Portal. Pourquoi un bando ? Pour faire plaisir à mon père, grand amateur de Carlos Gardel et d’Astor Piazzola. Le tango était, à la génération de mes parents ce que le hip hop est aujourd’hui à celle de mon fils. J’exagère, bon, mais vous voyez ce que je veux dire…
Pour en revenir à mon changement de prénom, c’était marrant à la maison quand le téléphone sonnait pour moi: "Bonjour Madame, est-ce que je pourrais parler à Pierre, SVP ? – à Pierre ? euh… ah oui, ne quittez pas ! MARCEL !!!…"
Comme souvent dans les familles juives, mes parents m’ont aussi donné un prénom biblique: "Israël", comme mon grand-père paternel. Israël Bensusan (ou Bensoussan)… Ce grand-père qui est décédé sitôt arrivé d’Alégrie en 62. Déracinez une plante… Difficile de faire une carrière avec un patronyme pareil. Avec ce nom, si j’habitais en Israël ou à New York, Brooklyn… mais en France… Pourtant, ça sonne pas mal, c’est un vrai nom hors du commun – et du comment – Ca vaut Johnny Halliday. Pierre Bensusan, ça fait guitariste. Plus tard, des amis de la famille me félicitaient pour entreprendre une activité publique en gardant mon nom. Ils trouvaient que dans un pays comme la France, c’était un acte courageux, s’ils avaient vraiment su quel était mon vrai nom…
Un de mes premiers souvenirs sonores fût un rythme martelé sur des ustensiles de cuisine, sur les milliers de balcons d’Oran. Dans le silence assourdissant de la 2ème ville du pays et peu de temps avant les Accords d’Evian, ils rythmaient deux mots: Al-gé-rie Fran-çaise. Peu de Juifs et d’Européens sont restés après l’indépendance. Que serais-je devenu dans ce pays ? Un musicien, c’est certain. Je me serais peut-être appelé Marcel l’Oranais… Récemment, des liens se sont tissés avec plusieurs personnes de cette communauté mixte, Français, Européens, Pied-Noirs, Maghrébins, Juifs. Suivre les entrelacs de ces relations et de ces affinités peut m’aider à comprendre la complexité de l’histoire de ces communautés, ainsi que ma propre histoire. La musique, en ce sens, est une grande ressource et un fil d’Ariane contre l’amnésie – française, comme dirait Guy Bedos.
On a souvent décrit ma musique (elle ne m’appartient pas, c’est juste un raccourci) comme nostalgique et remplie d’images. C’est la nostalgie – le retour d’âme – de mes parents qui m’a beaucoup marqué, la mienne émergeant avec la cinquantaine. Par contre les images, les couleurs et le filtre sont bien les miens.
Dans les années 60/70, on écoutait beaucoup de choses chez nous: jazz, rock anglais, R&B, swing, chansons, flamenco, musique & chanson arabo-andalouse, classique, opéra, tzigane, musette, tango. Nous habitions dans les hauts de Suresnes, en face du Fort du Mont Valérien. Pendant plusieurs années de ma prime enfance, j’ai réellement cru, comme me l’avait dit ma mère, que le Père Noël était la lumière rouge perchée tout en haut de la tour de communication de droite du fort. Je le regardais aux jumelles tous les soirs. Je suis vraiment tombé de haut quand j’ai su que le Père Noël n’existait pas.
A l’adolescence, mon imaginaire déambulait parmi les croix blanches bien alignées du cimetière Américain. En lisant les épitaphes, je voyais de quels Etats de la confédération venaient tous ces jeunes Amerlos. Connaissant une bonne partie de ces états, je pouvais encore plus me relier à eux. Je cherchais aussi des vestiges de guerre sur les flancs de la colline du Mont Valo et je réalise que depuis cette époque, mon intérêt pour la période des deux premières guerres mondiales n’a fait que croître.
J’habite maintenant dans le bas de l’Aisne (sans rire), en plein sur les lieux de la deuxième Bataille de la Marne, tout près du cimetière Américain du Bois de Belleau. Belleau Wood, la première victoire US en France. Le hasard…
"Dieu est partout" me disait ma mère… Quand petit, mon ventre faisait des gargouillis, je croyais qu’Il me parlait mais je ne comprenais pas ce qu’Il me disait… Lors de ma première visite en Israël, invité du Festival International de Guitare de Tel-Aviv – j’y ai joué 5 fois – le Jerusalem Post écrivait "l’enfant revient au Pays". Le magazinel’Arche me voit comme "celui qui réconcilie les enfants de Babel". C’est émouvant mais étrange cette manière de toujours vous faire porter le chapeau alors que je me sens un vrai citoyen du monde, sans casquette. Je pense aujourd’hui à Israël, aux amis que je me suis fait là-bas, à mes amis au Liban et en… Palestine, à ce que cette terre signifie pour les deux communautés, à ce que j’ai éprouvé quand j’en ai foulé le sol…
A l’âge de 7 ans – nous habitions Suresnes – mon père me proposent de prendre des cours de piano avec Madame Rosso. Celle-ci troquera ses courses dans son épicerie contre une leçon par semaine. Pendant 4 ans, cette femme m’a fait découvrir la musique, de la Méthode Rose à Bach, Bethoveen, Chopin, Schumann… Un peu sévère mais toujours bienveillante, elle a été mon unique professeur – j’en ai eu beaucoup d’autres qui ont été mes inspirateurs et mes guides.
-"Chère Madame, où êtes-vous aujourd’hui ? Je souris en pensant à votre remarque: -"laves-tu toujours la savonette après t’être lavé les mains ?…" Je pense donc très souvent à vous…
Le départ de Madame Rosso à Montpellier me détourne du piano qui est vite remplacé par une guitare à cordes métal. C’est toujours mon père, fan de Django, qui a pensé à l’échange.
Un copain de classe, Thierry Crouzat- que j’ai retrouvé grâce à Google 40 ans plus tard – m’apprendra comment changer les cordes, les premiers accords et après 6 mois de silence – et le bonheur de mes voisins – c’était reparti.
Cette même année, je pars en colonie de vacances à Jausiers (Alpes) (cf. photo). Notre moniteur, Jean-Guy Boin, dont le père était militaire à la Garde Nationale, grattait, chantait et faisait les manif. quelques mois plus tôt dans Paris, mai 68 venait de passer. Ce même mois de mai, je passais le concours de piano Leopold Bellan et était reçu avec la "Mention Bien". C’est le seul concours de musique que j’ai préparé. J’en garde un souvenir mitigé et une sorte de répulsion pour les examens et compétitions.
Avec Jean-Guy, nous chantions Pete Seeger, Bob Dylan et Joan Baez. Il m’apprît pleins de choses et me prêtait sa guitare pendant tout le camp. Plusieurs années plus tard, Pete Seeger et Joan Baez écriront une lettre aux services d’immigration afin que je puisse obtenir un visa de travail aux Etats-Unis… Jean-Guy ne l’a certainement jamais su…
A Suresnes, au 4ème étage de l’immeube où j’ai vécu 17 ans, je précédais chaque séance de piano par l’ouverture des rideaux. Dans l’immeuble à 100 mètres en face, habitait une jeune fille qui m’inspirait: j’imaginais qu’elle me voyait et m’écoutait. J’ai joué de longues heures de musique pour elle, sans qu’elle l’ait jamais su…
Je chantais en m’accompagnant d’un harmonica scotché sur une pile de Lagarde et Michard et dictionnaire de latin, pour être à la bonne hauteur. Mon père attendait Django, c’est Dylan qui est arrivé. J’apprenais l’Anglais grâce à mes nouveaux profs: …Dylan, Seeger, Baez, les Beatles, les Canned Heat, Stevens, Simons,…
Je pense encore aux cours d’Allemand pendant lesquels la prof. – Evelyne, dont nous étions tous amoureux – m’avait autorisé à jouer de la guitare dans le fond de la classe. C’était l’époque des longues grèves lycéennes du Printemps 73 (Loi Debré). J’écoutais Cat Stevens, Crosby, Stills, Nash & Young, Joni Mitchell, Leonard Cohen, Jimmy Hendrix, Maxime, Brassens, Barbara, Graeme Allright, Boris Vian…
Ma mère n’a pas apprécié quand, le 30 Octobre de cette même année, je donnais corps à un projet que j’avais formulé depuis l’âge de 12 ans: devenir musicien à plein temps. Je quittais l’école le matin de mon seizième anniversaire. Convaincu que tout s’apprend quand l’envie, l’urgence et le besoin sont réunis, je résonne, depuis, avec cette phrase d’ Andres Ségovia: "mon école, c’est l’université de la vie".
Un an plus tard, Frédéric Leibovitz, directeur du label Cézame, me proposait mon premier contrat de disques. Etant mineur, ce sont mes parents qui le signaient. J’étais fier de cette "victoire" alors que quelques mois plus tôt, ma mère avait juré de ne plus m’adresser la parole si je quittais l’école. Par la suite, elle participa activement à mon management pendant plusieurs années, une vraie mère juive…
Ce premier album Près de Paris, enregistré à 17 ans, deviendra une des meilleures ventes dans le monde du folk et sera rapidement distribué partout en Europe et aux USA. Ce qui me valut un beau papier de Rémy Kolpa Kopoul ("RKK" dans le métier), dans Libération, où il incitait "tous les gratteux en herbe à en faire autant". Parmi d’autres bonnes surprises, deux gentlemen de la BBC sont venus m’interviewer chez moi, "Près de Paris". L’album recevra la Rose d’Or-Grand Prix du Disque du Festival de Montreux en Suisse, où je joue le même soir que Mimi Farina (soeur de Joan Baez) et Gordon Lightfoot.
Dans ce premier album, je joue aussi de la mandoline en compagnie du banjoïste Bill Keith – avec qui j’ai débuté ma carrière sur les routes de France, Suisse & Belgique – dans un morceau de Bluegrass qui devenait l’indicatif du Grand Parler d’Henri Gougaud sur France-Inter. On y trouve aussi des chansons, dont The Town That I Loved So Well, l’hymne d’Irlande du Nord de Phil Coulter, des adaptations instrumentales de danses celtiques et françaises et des originaux interprétés dans des accordages aventureux. Mes inspirations du moment étaient Rev. Gary Davis, Doc Watson, John Renbourn, Bert Jansch, Martin Carthy, Nic Jones, Steeleyspan, Malicorne, Stivell, Bob Wills, Bill Monroe, Seldom Scene, Country Gentlemen, Doc Watson, dont je fais la première partie à l’Olympia, au retour de ma première virée Nord-Américaine. Un grand moment, dûr aussi. J’ai pu vérifier qu’il n’était pas évident de faire la première partie d’un grand. Quelques rockers m’ont un peu gâché la noce. Mais le cadeau fut que Doc me dit en coulisse que j’avais créé un nouveau courant dans la guitare acoustique, et qu’il fallait tourner son énergie vers le public qui était là pour écouter. Marcel Dadi aussi, très amicalement et assis dans la salle pendant la balance son, me confiait que faire la première partie de Doc était son rêve et que j’avais bien de la chance. Voilà mon experience de l’Olympia, où j’allais, petit avec mon père, écouter les vedettes de Varietés. Michel Fugain, Alain Barrière, Mike Brandt, Pierre Vassiliu, Leo Ferré… Pierre Barouh et Bill Deraime, plus tard, me disent que mon premier disque est très bien mais que c’est "mon histoire" qu’il faut maintenant raconter.
Manny Greenhill (voir photo), le manager de Joan Baez, Taj Mahal, les Byrds, Rev. Gary Davis, Joseph Spence, Doc Watson,… allait devenir mon manager et tourneur aux USA pendant 8 ans. Joan ma prêté plusieurs fois sa mezzanine dans le Sea Castle, en fronton de mer à Santa Monica (CA-USA). Grâce à Manny, Joan, Pete Seeger et Ralph Rinzler (New Lost City Ramblers), je décrochais en appel, mon premier visa de travail américain, juste à la veille d’une tournée de 33 concerts. C’était en 1979. Je joue en Amérique du Nord plusieurs fois par an depuis. Nul n’est prophète…
Il y a quelques années, au festival de Champlain Valley dans le Vermont (USA), Pete Seeger et sa femme, viennent s’asseoir au restaurant des musiciens invités, à la table où j’étais assis avec Doatea. Tout à coup, Pete me dit: "Pierre, c’est très important qu’il y ait des artistes comme toi, ne change pas de cap." Ce même Pete que je chantais, adolescent ! Quelle boucle ! "We shall over come … "
Revenons au présent, car je me sens un peu jeune pour écrire mes mémoires et j’ai encore de la vie à vivre avant de la raconter. Aujourdhui, avec une douzaine d’albums – 450 000 ventes – des livres, des videos et plus de 3000 concerts, j’ai développé une activité pédagogique sous forme de stages à domicile et partout dans le monde. On m’invite dans des manifestations, sous des étiquettes diverses: guitare, world, jazz, classique, new age, new acoustic music, folk, chanson, etc.). Après être passé par Cézame, RCA, Chant du Monde, CBS Masterworks, Sony, BMG, Zebra, Déclic, Stockfish, … Steve Vai (Ex Franck Zappa) m’a signé sur son label Favored Nations. Intuite a reçu aux USA, en 2002, le Grand Prix de l’AFIM pour le "Meilleur Album Acoustique Instrumental"… En 2008, les lecteurs de la revue Guitar Player Magazine aux USA m’élisent Best World Music Guitar Player de l’année… Altiplanos et Vividly suivent leur route et bien sûr, je pense à ici et maintenant, au futur et à l’envie que j’ai depuis longtemps de "pousser ma chanson" et d’écrire pour choeurs et orchestre. Bientôt, un film documentaire sera réalisé en Algérie par Rahma El Madani, une réalisatrice Franco-Maroccaine-Algérienne, "Oranie, retours en terre natale", autour de rencontres avec des musiciens de musique Arabo-Andalouse…., pas de nostalgie… J’ai hâte !
Même s’il est difficile de se définir dans un monde formaté, barrecodé et fragmenté, je vis depuis plus de 35 ans de mon travail d’artisan. Mon souhait: jouer, chanter, écrire, improviser, collaborer par de belles rencontres, enregistrer, travailler avec et pour l’image, continuer de voyager, de rencontrer et de saisir au vol les bonnes notes, les amener sous l’emprise de la gravité pour qu’elles restent un peu plus longtemps qu’un souffle, qu’elles effleurent, touchent, traversent et qu’elles nous, vous, m’apportent un petit rayon de lumière.
Pierre B.
La Famille à Oran
à Oran, avec mon père

ma première voiture
Mon cousin, André avec notre chienne, Ricka, dans ma chambre à Suresnes
Bill Keith
Dingle Bay, Co. Kerry, Ireland
avec ma 2eme guitare, une Eko 12 cordes
Mes parents, après une journée de travail à l’épicerie à Suresnes, pas franchement heureux…
En colo à Josiers (Hautes Alpes) avec notre mono: Jean-Guy Bouin
Florence, Daniel & George Lowden, at home
Manny Greenhill
Boeuf avec Dick Annegarn
avec John Renbourn, Dallas
Poster des 3 soeurs Baez
Couv. de mon premier album: "Prés de Paris"
Dans une vieille Cadillac à Willits (Calif, USA)
